Comment la gauche peut-elle gagner en 2027 ?
À un peu moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, la prochaine grande échéance électorale nationale (sauf très peu probable nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale), les esprits se polarisent presque exclusivement sur cette élection et les enjeux se concentrent sur la sélection des candidats et candidates représentant les différentes organisations et sensibilités en compétition.
Dans un contexte de « tripartition » relativement stable et inégale des forces entre la gauche, l’extrême-droite et le centre-droit1, le nombre de candidats qui subsistera pour représenter chacun de ces pôles, en particulier les franges « modérées » des deux premiers, aura manifestement des effets déterminants sur l’issue du premier tour2.
La personnalisation du débat politique redevient maximale et les sondages pré-électoraux commencent à rythmer le quotidien médiatique d’une pré-campagne déjà bien installée avec, en particulier, l’annonce de la quatrième candidature de Jean-Luc Mélenchon pour la France insoumise (LFI), qui accélère la cristallisation des rapports de force internes à la gauche.
Entre les trois grands pôles identifiés grossièrement plus haut, l’arithmétique sondagière, cohérente avec les résultats des élections municipales, semble prédire à ce stade des résultats relativement stables au premier tour, avec une extrême-droite qui, tous candidats additionnés, approche les 40% d’intention de vote, une gauche qui se situe entre 30% et 35%, et un « bloc central » entre 25% et 30%3. Si la présence de l’extrême-droite au deuxième tour apparaît comme la plus probable, la tripartition inégale du paysage politique induit donc une assez grande incertitude en fonction de la dynamique même de la campagne et des pressions inévitables à la « fusion » ou au « regroupement » des candidatures dans chacun des pôles ou à la jonction de certains pôles, cela en fonction du rapport de force qui s’établira le jour de l’élection. Le constat de cette incertitude forte devrait s’imposer aux commentateurs prudents, d’autant plus qu’à ce stade les sondages d’intentions de vote sont extrêmement fragiles. Les dynamiques de « vote utile », qui se structurent pendant la campagne, au sein de chacun des trois pôles, seront sans doute déterminantes dès le premier tour.
En revanche, l’issue du deuxième tour, à ce stade très peu prévisible, dépend notamment de la dynamique de rapprochement en cours entre le centre-droit et l’extrême-droite, du côté de l’offre politique aussi bien que du côté des électorats, comme l’ont montré certains exemples d’entre-deux-tours lors des dernières élections municipales. La gauche semble plus isolée, même si un face-à-face d’un de ses candidats avec l’extrême-droite rebattrait sans doute les cartes.
Qu’en est-il maintenant dans chacun des trois pôles identifiés plus haut?
À l’extrême-droite ou concernant la droite radicale, les candidatures d’Éric Zemmour et de Nicolas Dupont-Aignan ne semblent pas pour l’instant menacer l’hégémonie de la candidature de Marine Le Pen. Organisation structurellement faible mais « attrape-tout »4, le RN bénéficie en revanche de son installation idéologique, de ses relais médiatiques, de votes certes « désinvestis »5, mais réguliers et souvent bien ancrés dans toute une partie du territoire national. Il est présent en quelque sorte par défaut dans de larges pans de la population, qui rejettent les partis de gouvernement, mais voient dans la gauche, et en particulier dans LFI, le parti des « assistés », des « cas sociaux » et de la « racaille »6.
Celles et ceux des classes populaires et moyennes qui penchent pour le RN faute d’autre identification positive dans l’offre politique actuelle se sentent surtout délaissés, abandonnés, méprisés. Cette force électorale et idéologique « tranquille » de l’extrême-droite explique la faiblesse de la droite traditionnelle, divisée entre les partisans d’une alliance au centre, très affaiblis, et ceux qui, sans céder jusqu’ici à la tentation du ralliement, se sont rapprochés des propositions et des discours de l’extrême-droite.
Dans le “bloc central” (catégorie déjà en elle-même problématique), l’enjeu de l’héritage d’Emmanuel Macron aiguise les appétits, mais, outre le rejet d’Emmanuel Macron et de son bilan peu reluisant, la division interne entre les partis historiquement « macronistes » et la droite républicaine, qui a été au centre de la séquence parlementaire 2024-2026, ne paraît pas favoriser une dynamique victorieuse : car cette division entre des personnes (Attal/Philippe/Retailleau) est aussi une opposition de ligne en ce qui concerne le rapprochement avec le RN, entre le néolibéralisme « libéral » au sens anglo-saxon et sa frange plus conservatrice et autoritaire. On peut cependant penser que se feront jour des tentatives de rapprochement de plus en plus nettes à la faveur de la compétition sondagière. Une alternative à ce mouvement vers la droite serait un mouvement symétrique de son “pôle de gauche” vers les positions de Raphaël Glucksmann, sur la base d’une adhésion forte à un discours “pro-européen” : c’est à ce stade assez peu probable, même si une partie de l’électorat potentiel de ce dernier penche aussi de ce côté-là.
Reste la gauche, en situation de faiblesse structurelle depuis 2017, malgré la victoire relative du NFP en 20247. La candidature de Jean-Luc Mélenchon correspond à la stratégie que celui-ci a développée au fil des années : sur la base d’un important capital charismatique, programmatique et organisationnel, lié à une large base de soutiens et à un noyau militant actif, il s’agit de faire grossir cet avantage en mobilisant les abstentionnistes et en distançant progressivement les rivaux de gauche, notamment par la mobilisation de rue et le KO sondagier – comme en 2022 voire 2017. À ce jour, les autres forces sont incapables de mettre en place une stratégie similaire (autour de Raphaël Glucksmann pour Place publique, de Fabien Roussel pour le PCF ou de Marine Tondelier pour les Ecologistes), ou paraissent encore plus éloignées d’une candidature avec la perspective de primaires de la gauche hors LFI, éventuellement précédées d’une primaire au PS, traversé par des tensions entre deux alliances potentielles contradictoires. Elles se contentent d’invoquer les sondages de second tour ou les baromètres de popularité, particulièrement défavorables au chef de file de LFI.
Un regard lucide sur la situation oblige à ne pas ignorer les risques associés à cette situation. La personnalisation extrême du combat présidentiel, avec la mise en compétition systématique des personnalités qu’elle implique, conduit à la mise en place durable d’un climat agonistique entre « candidats » et « écuries ». Ce que l’on impute parfois aux primaires tend à se généraliser avec le quotidien sondagier. Les réseaux sociaux amplifient les campagnes de mobilisation / dénigrement et la diffusion de jugements définitifs sur les potentiels rivaux. Les responsables de LFI, abusivement accusés d’antisémitisme8, sont loin d’être exempts de reproche, comme en témoigne leur participation active à la campagne de dénigrement de François Ruffin après la sortie de sa BD. On peut penser que, faute de régulations ou d’auto-régulations internes à la gauche, cette propension à l’autophagie qui s’est d’abord et surtout exercée, et s’exerce encore, contre Jean-Luc Mélenchon, reparte avec force jusqu’à la présidentielle.
Si l’on quantifiait le temps passé par des membres du NFP (Nouveau Front populaire) depuis sa création à attaquer personnellement d’autres membres du NFP, on aurait certainement un indicateur assez fiable de ce niveau d’autophagie. S’il continue de rester élevé, la défaite semble l’issue la plus probable. Or cette dynamique actuelle a peu de chance de changer tant que les acteurs politiques de la gauche ne concluront pas d’accord de non-agression personnelle compte tenu de la gravité de la situation et de la menace de l’extrême-droite, ce qui aurait aussi le mérite de donner moins de prise aux médias dominants pour appuyer sans cesse sur ses divisions. Un tel cadre « déontologique », très utopique à ce stade, pourrait s’accompagner de la définition de lignes rouges à ne pas franchir, et s’étendre à une vraie stratégie de « front républicain et démocratique ».
Cela n’impliquerait cependant pas de nier des désaccords de fond, souvent présentés, selon le biais personnalisant, sous la forme de la « trahison », du « reniement », ou de la « phrase révélatrice » (d’un positionnement condamnable), dans une logique de mise à l’index. Les programmes électoraux devraient précisément être le moyen de départager les candidats. Alors que la droite dite républicaine voit ses prises de position se rapprocher de celles du RN sur des sujets clés, le spectre de la gauche se différencie de façon finalement assez subtile. Il est vrai, cependant, que le passé donne des exemples de rapport assez désinvolte à l’égard du respect des programmes électoraux. C’est en particulier vrai au centre-gauche où le mandat calamiteux de François Hollande, qui s’annonçait en rupture avec la finance globalisée et a rapidement cédé à toutes ses exigences, a laissé des traces très profondes. Après les expériences peu durables de la NUPES puis du NFP, la confiance apparaît difficile à reconstruire. Elle dépend de toute façon du positionnement du PS à l’égard de la perspective d’une alliance de la gauche, qui semble de plus en plus remise en cause en interne au début du mois de juillet.
Sur les sujets traditionnels de la gauche – défense des services publics, progressivité fiscale, réduction des inégalités, salaires, retraites, etc. –, des différences notables existent sur le papier, mais dans un espace qui avait permis en quelques jours seulement l’accord programmatique du Nouveau Front populaire, dont le contenu n’a pas énormément bougé depuis lors, même si une partie des représentants du PS, à commencer par François Hollande, ont fait peu de cas du contenu validé par leur parti.
Plus sérieuses et profondes (car structurelles) sont les divergences sur certains sujets internationaux, comme le réarmement de l’Europe, la menace russe ou chinoise, et plus classiquement le fédéralisme européen, le libre-échange et la mondialisation, etc. Sur ces sujets clivants, selon des principes parfois différents de l’opposition gauche / droite, les divergences au sein de la gauche sont connues depuis longtemps et l’on pourrait s’attendre à ce que des responsables de haut niveau soient capables de les affronter ensemble avec sérénité dans le but d’aboutir à des consensus minimaux, toujours avec l’idée que la rationalité collective est préférable à l’idéologisation extrême des débats. Sur ce plan, les « intellectuels » auront peut-être un rôle propre à jouer (même si, par fonction, ils ont le plus souvent plutôt tendance à amplifier les divisions idéologiques).
Mais la logique interne au champ politique impose ses lois. Officiellement, l’enjeu de l’unité post- présidentielle – alors que les suites de l’élection de 2022 et celles de la dissolution de 2024 ont montré que le présidentialisme cache les contraintes classiques d’un régime parlementaire9 – est aujourd’hui relégué au second plan de l’espace public. On peut penser que des discussions ont commencé en coulisse et que l’enjeu parlementaire n’est, en réalité, jamais oublié des acteurs, ce qui semble évident pour les futurs députés « sortants » eux-mêmes. En 2017 et 2022, les scores à la présidentielle ont pu déterminer les rapports de force à gauche dans la négociation entre partis pour les circonscriptions parlementaires, entre les deux tours (NUPES) ou dès le premier (NFP) : on ne voit pas à ce jour quel mécanisme peut permettre une telle convergence, en tout cas tant que le PS n’a pas clarifié son choix d’alliance.
Un peu de réalisme incite à ne pas négliger les dynamiques propres aux contextes locaux, au bilan des sortant-e-s, à la structuration sur la durée des forces à l’échelle des circonscriptions, placées dans une relation dialectique avec les enjeux nationaux. Cela sans parler des événements à faible probabilité qui peuvent totalement perturber le jeu (attentat, guerre, coup d’État dans un grand pays, crise financière, récession très profonde, etc.). Ces événements initialement à faible probabilité semblent aujourd’hui se multiplier…
Les élections municipales ont pourtant montré que la situation électorale varie assez fortement, selon que la gauche ait privilégié un minimum d’unité ou choisi l’émiettement, et en fonction des rapports de force globaux de la tripartition, qui varient donc fortement dans l’espace national10. Dans un assez grand nombre de circonscriptions, si s’appliquait à l’avenir ce qui reste du « front républicain », le combat avec le RN serait celui d’un ou d’une candidate dans un arc allant de LFI jusqu’à l’aile la plus républicaine des Républicains… Un examen clinique de la situation circonscription par circonscription semble donc un préalable à la création d’une dynamique de gauche réaliste et consciente, pouvant emporter largement la conviction de l’électorat potentiel.
La faible mobilisation électorale laisse évidemment espérer une mobilisation des abstentionnistes, notamment en milieu populaire, thème souvent évoqué pour justifier une rhétorique optimiste, du côté insoumis et plus largement à gauche. Pourtant, on peut se demander comment la compétition présidentielle, qui reconduit les travers du microcosme politique et éloigne la perspective de réponses pratiques et claires à la situation socio-économique dégradée, à l’isolement, à la marginalisation, pourrait à elle seule suffire à mobiliser les abstentionnistes structurels. Le porte-à-porte et les techniques militantes montrent leurs limites quand une perspective claire de changement concret peine à se dégager.
Dès lors, en plus d’un accord sur les attaques ad hominem, on serait en droit d’attendre des forces de gauche un peu de transparence et de volontarisme sur les échéances législatives, qui détermineront les possibilités réelles d’unité gouvernementale sur une base claire, autour de propositions partagées et identifiables. Ces discussions, impliquant autant que possible les citoyens notamment à l’échelle des circonscriptions, devraient permettre de bien identifier le potentiel de victoire de la gauche et les conditions d’une défaite de l’extrême-droite. Si ces discussions ouvertes devaient se faire jour, elles gagneraient peut-être à s’appuyer sur une typologie électorale fine et réaliste des circonscriptions, et à prendre acte de l’existence de deux grands pôles au sein de la gauche – deux pôles difficiles à unir dès les premiers tours lorsque leur survie n’est pas en jeu.
En bref, comment articuler les contraintes des élections législatives avec l’enjeu de l’élection présidentielle alors que s’entremêlent l’idéologie présidentialiste et la réalité d’un régime parlementaire tripartite ? La maximisation du score du ou des candidats de la gauche, la possible arrivée de l’un d’eux au second tour, voire la victoire de ce dernier, sont les hypothèses les plus favorables pour la gauche. Leur probabilité somme toute assez faible en comparaison historique, surtout en ce qui concerne la dernière hypothèse, ne devrait pas être un obstacle à une mobilisation plus large et pragmatique en vue de la conquête d’une majorité permettant de gouverner.
- Voir notamment Julia Cagé, Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique. Inégalités sociales et élections en France, 1789-2022, Paris, Seuil, 2023. Voir le site: https://unehistoireduconflitpolitique.fr/ [↩]
- Le nombre de candidats à l’élection présidentielle le plus fréquent depuis 1965 est de 12, et le maximum de 16 en 2002, pour un minimum de 6 en 1965. Depuis 2002, ce nombre n’a jamais été inférieur à 10. [↩]
- Dans le sondage OpinionWay du 10-11 juin 2026, le total “gauche” (Glucksmann inclus) se situe entre 33% et 36%, le total “centre-droit” entre 23% et 28% et le total “extrême-droite” entre 38% et 41%. Le sondage IFOP du 22-24 juin, moins favorable à la gauche, place selon les hypothèses le premier bloc entre 25,5% et 31%, le second entre 26% et 31%, et le troisième entre 40% et 43,5%, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_sondages_sur_l’%C3%A9lection_pr%C3%A9sidentielle_fran%C3%A7aise_de_2027 [↩]
- Voir Patrick Lehingue, Bernard Pudal, Du FN au RN. Les raisons d’un succès, Paris, PUF, 2026. [↩]
- Voir la synthèse de Christophe Voilliot, “Que savons-nous du vote RN?”, CRACS, 30 mai 2026. https://coalition-cracs.org/wp-content/uploads/2026/06/CRACS_Que-savons-nous-du-vote-RN-Christophe_Voilliot-30-5-2026.pdf [↩]
- Voir Gérard Mauger, Willy Pelletier, Pourquoi tant de votes RN dans les classes populaires?, Vulaines-sur-Seine, Croquant, 2023 ; Savoir / Agir, n°66, « FN-RN. Penser la banalisation de l’extrême-droite », coordonné par Safia Dahani et Clara Deville. [↩]
- Rémi Lefebvre, “La gauche incapable de s’unir aborde le scrutin présidentiel dans les plus mauvaises conditions”, La Croix, 3 juin 2026, https://www.la-croix.com/a-vif/la-gauche-incapable-de-s-unir-aborde-le-scrutin-presidentiel-dans-les-plus-mauvaises-conditions-20260603 [↩]
- Voir Marc Joly, Christian Savestre, En finir avec le déni, Paris, Anamosa, 2026. [↩]
- Voir Dominique Rousseau, “Derrière la présidentielle, les législatives”, L’Humanité, 1er mai 2026. https://www.humanite.fr/politique/election-presidentielle/derriere-la-presidentielle-les-legislatives [↩]
- Le bilan des municipales reste à faire de façon très détaillée, à l’échelle des bureaux de vote et des communes. Il est devenu très vite un enjeu de luttes à gauche: https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/05/26/a-un-an-de-la-presidentielle-2027-les-lecons-des-maires-de-gauche-defaits-aux-municipales_6693904_823448.html [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Frédéric Lebaron (9 juillet 2026). Comment la gauche peut-elle gagner en 2027 ? Le carnet de Savoir/Agir. Consulté le 9 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16jkb
