Après l’été meurtrier. Sur quelques dynamiques conjoncturelles de campagne
La dynamique d’une campagne électorale est d’autant moins prévisible qu’elle est toujours inscrite dans le contexte plus large des événements mondiaux et nationaux, en particulier les divers « chocs » environnementaux, financiers ou géopolitiques susceptibles de survenir dans une période passablement troublée1.
Il est cependant possible de dégager quelques faits généraux relativement établis s’agissant de la campagne des élections 2027, en premier lieu présidentielle et, potentiellement ensuite, législatives. On distingue ici de grandes dynamiques conjoncturelles liées à la configuration actuelle, tripartite, du champ politique. Ces dynamiques, au cœur du présent article, se distinguent d’autres dynamiques plus profondes, structurelles, plus inertielles, mais susceptibles de transformer la configuration de façon plus durable, et dont les effets à court terme s’avèrent aussi plus délicats à interpréter (ils seront traités ultérieurement).
La configuration tripartite du champ politique français étant par définition instable et précaire, les processus qui affectent le champ sur une très courte période (dite de « campagne », qui ne correspond pas à la campagne officielle mais à une unité politico-médiatique spécifique déterminée par l’existence de candidats déclarés) découlent d’un travail politique ou médiatique multiforme et toujours conflictuel visant à la modifier et à la remplacer (par une bipolarisation ou une autre partition), en redéfinissant les frontières des pôles et surtout des alliances possibles.
Le fait marquant du champ politique issu des élections de 2024 est l’émergence du Nouveau Front Populaire comme force relativement majoritaire à l’Assemblée Nationale, avec, en son sein, le dynamisme particulier de LFI. Il est relativement peu surprenant que la place de LFI ait fait l’objet d’une intense lutte idéologique, particulièrement en relation avec les enjeux internationaux.
La « cornerisation » de LFI ou effet 7 octobre
L’épisode du concert interrompu de Barbara Butch à Grenoble le 18 juillet dernier a pour intérêt de faire apparaître l’un des types de processus rendus possibles, et même susceptibles de survenir à date régulière, par la configuration politique actuelle. Cette configuration est largement héritée des suites du 7 octobre 2023. Le mouvement lancé par Jean-Luc Mélenchon est tendanciellement stigmatisé comme extrémiste. Il serait en proie à de supposées graves dérives antisémites, en dépit de l’absence de tout délit caractérisé en la matière et du caractère manipulatoire avéré de certaines campagnes politiques et médiatiques2.
Le point de départ de chaque moment où l’effet s’exerce à plein est une séquence politico-discursive particulière, comme les plaisanteries de Jean-Luc Mélenchon sur la prononciation du nom Epstein, ou une action « radicale » menée par des militants, comme le blocage du concert de Barbara Butch à Grenoble.
Chaque séquence suit un enchaînement désormais bien connu : l’événement est repris en boucle sur les chaînes d’information et commenté par divers acteurs politiques et médiatiques. La focalisation dominante qui s’impose le plus souvent est l’antisémitisme et la violence supposée de LFI, même si d’autres logiques peuvent s’y substituer ou la compléter, comme l’accusation de soutien à des gouvernements autoritaires.
L’effet de ce processus est d’isoler LFI et de renforcer les positionnements (« intentionnels ») du type « jamais Mélenchon » voire « jamais LFI ». Dans le contexte de campagne présidentielle, il peut engendrer diverses conséquences, très difficiles à mesurer : en accentuant les phénomènes de rejet visant Mélenchon et LFI, il tend à réduire les intentions de vote utile pour un candidat insoumis et, encore plus, les possibilités de report sur celui-ci lors d’un éventuel second tour. Il fragilise toute possibilité de construction unitaire de la gauche en accentuant sa polarisation.
On peut donc raisonnablement penser que l’effet 7 octobre, plus précisément son déclenchement comme son inhibition possible, sera l’un des enjeux majeurs de la campagne qui s’annonce. Le contrecarrer durablement supposerait une capacité organisationnelle à l’échelle de la gauche pour l’instant invisible ; et peut-être surtout qu’une partie des acteurs de gauche ayant participé à l’amplification de l’effet 7 octobre sortent du déni collectif face au génocide commis par l’Etat d’Israël à Gaza et reconnaissent la clairvoyance de la condamnation rapide de la politique israélienne issue, entre autres, des rangs de LFI.
Par ailleurs, si la parole singulière et « libre » de Jean-Luc Mélenchon, qui détermine aussi une partie de son charisme, menace à tout moment de réactiver l’effet 7 octobre, comme on l’a vu à plusieurs occasions, les actions militantes radicales susceptibles d’enclencher l’effet entrent elles-aussi dans l’espace du débat stratégique des dirigeants et militants insoumis et, au-delà, de la gauche : il est clair, par exemple, que l’action contre le concert de Barbara Butch s’est avérée une très mauvaise opération politico-médiatique pour l’unité de la gauche.
La consolidation/expansion de la droite républicaine (« effet Barnier-Bayrou »)
L’autre mouvement majeur qui affecte la configuration actuelle est la pression discursive maintes fois réitérée au regroupement du « bloc central » (aussi appelé « socle commun » dans le contexte des tractations parlementaires), issue du discours présidentiel lui-même. On peut l’appeler effet Barnier-Bayrou par référence aux deux figures politiques qui l’incarnent sans doute le mieux dans le champ politique actuel3. Leur parcours libéral, pro-européen, fondamentalement conservateur et « légitimiste » s’agissant des institutions de la Vème République en est le fondement.
C’est l’héritage politique le plus évident du second mandat Macron, mais aussi le plus fragile acquis de la dernière « séquence », postérieure à la dissolution : le pôle (partiellement) dominant du champ est constitué par l’alliance instable entre macronistes et républicains modérés, en manque d’incarnation claire depuis le retrait de la participation gouvernementale de Bruno Retailleau.
Le phénomène générateur de cet effet est bien connu, en particulier depuis les élections législatives de 2024 consécutives à la dissolution de l’Assemblée nationale : le « bloc central » – i. e. : l’addition des forces issues du soutien à Emmanuel Macron et de la droite conservatrice (Les Républicains), qui n’avaient pas fait alliance aux législatives et s’étaient opposées à propos du Front républicain – partage l’objectif de maintenir le cap des réformes néolibérales en France, et s’identifie à la promotion des intérêts des groupes économiquement dominants, plus largement des personnes les plus attachées à la défense du capital économique : agro-industrie, firmes multinationales exportatrices, start-up de la tech, grands groupes financiers et, bien sûr, les « super-riches ».
Cela signifie en premier lieu le cap de politiques d’austérité budgétaire combinant moindre redistribution fiscale et réduction des dépenses sociales. Cela s’accompagne désormais d’importantes dépenses en matière de défense, qui favorisent l’unité nationale autour du « réarmement » sous toutes ses formes. Entre 2024 et 2026, c’est finalement ce pôle qui a réussi à déterminer les grands paramètres de la politique publique, bénéficiant ponctuellement de l’apport ou de la neutralité du RN, et de l’absence d’unité stratégique de la gauche (le PS ayant choisi de laisser sa chance aux gouvernements de François Bayrou puis de Sébastien Lecornu).
Bénéficiant d’un énorme avantage médiatique en tant que porteur de l’idéologie dominante, ce pôle incarne le soutien aux orientations actuellement majoritaires en Europe, jusqu’au suivisme des orientations du président états-unien Donald Trump en matière de dépenses militaires. Il pourrait correspondre à l’avenir, moyennant des concessions programmatiques de part et d’autre, à une grande alliance allant du Parti socialiste jusqu’au Républicains.
Car c’est l’extension et la consolidation du « bloc central » qui peuvent modifier la dynamique tripartite, qui ne lui est pas très favorable actuellement, d’autant que les incarnations concurrentes d’Édouard Philippe, Gabriel Attal ou Bruno Retailleau doivent aussi compter avec l’émergence de Raphaël Glucksmann, Bernard Cazeneuve, François Hollande ou même Dominique de Villepin, candidats à la personnification du réalisme pro-européen, sur leur « gauche ».
Mais ce pôle va de plus en plus devoir faire face aux attaques venues des deux autres pôles, autour d’une part du bilan d’Emmanuel Macron, d’autre part des politiques publiques austéritaires en cours, dans un contexte de très faible dynamisme économique et, potentiellement, de résurgence de mouvements sociaux jamais complètement éteints depuis les manifestations contre la réforme des retraites et les Gilets Jaunes4.
Par définition, ce pôle central, fût-il uni autour d’un socle commun (métaphore censée signifier la solidité), se trouve pris en étau entre ses deux rivaux. L’effet Barnier-Bayrou n’est donc pas d’efficacité garantie. Il peut être favorisé par l’effet 7 octobre qui tend à disloquer le « bloc » de gauche déjà désarticulé et à ouvrir un espace « au centre » pour une partie des prétendants socialistes ou apparentés. Mais cela peut être au prix d’un renforcement des rapprochements entre droite et extrême-droite, qui constitue un autre processus essentiel de la configuration actuelle.
La pression idéologique à la « fusion des droites » (effet Bolloré-Stérin)
Le troisième processus est une des caractéristiques actuelles de la configuration tripartite : l’affaiblissement progressif de la frontière idéologique et programmatique entre la droite et l’extrême-droite, qui est un phénomène international, largement avancé dans de nombreux pays, et s’inscrit dans le cadre d’une recomposition culturelle menée sous hégémonie de l’extrême droite et de ses principaux acteurs médiatico-intellectuels (d’où l’appellation Bolloré-Stérin qui correspond à deux figures économico-médiatiques particulièrement actives sur ce plan).
Ce processus concerne et met bien évidemment à l’épreuve depuis longtemps les franges « souverainistes » de la droite classique (l’effet Bolloré-Stérin s’est exercé fortement sur Eric Ciotti avant qu’il ne bascule, il a été en quelque sorte théorisé par Patrick Buisson durant le mandat Sarkozy5), mais aussi, de façon de plus en plus nette depuis 2024, l’ensemble des Républicains et une grande partie des soutiens d’Emmanuel Macron et le président de la République lui-même, brouillant les repères de l’habituel « front républicain »6.
Illustrent l’actualité de cet effet une série d’événements de l’été 2026 : le basculement historique du parlement européen sur les politiques migratoires (vote le 17 juin du règlement sur les retours des migrants déboutés du droit d’asile), qui a vu s’allier droite et extrême-droite ; la loi surnommée « permis de tuer » du 7 juillet 2026 sur la présomption d’innocence des policiers en situation de légitime défense, et la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, alignée sur les intérêts de l’agro-business avec le soutien du RN, définitivement adoptée par le Parlement français le 21 juillet 2026 ; le positionnement restrictif allant de l’extrême-droite jusqu’à Edouard Philippe sur les flux migratoires dans le contexte des événements survenus dans l’enclave espagnole de Ceuta début août.
La construction (cadrage7) du discours de campagne autour de l’avenir de la France et de l’Europe face aux flux migratoires est sans doute plus efficace dans la perspective de cette « fusion » que le travail idéologique mémoriel autour de la France éternelle et autres composantes de la « bataille culturelle », aussi importants soient-ils d’un point de vue plus structurel.
La figure du général de Gaulle, remise au goût du jour par l’actualité cinématographique de l’été, illustre les tensions profondes à l’œuvre dans le processus de fusion idéologique, qui marquerait à certains égards l’acte définitif de décès du gaullisme. Le RN est historiquement issu de la collaboration et de l’OAS, là où de Gaulle incarna la Résistance au nazisme, en alliance avec les Etats-Unis et l’Union soviétique, et le réalisme face à la fin inéluctable de l’Empire colonial. Le legs gaulliste apparaît aussi en tension avec son dépassement « européen » et, a fortiori, avec la proximité d’une partie de cette droite radicale avec le trumpisme étatsunien.
Mais un renouveau gaulliste semble extrêmement peu probable, même si certains acteurs, comme Dominique de Villepin, en caressent l’idée et tentent de l’incarner.
Des effets contradictoires ? Le grand balancier, possible latent à faible probabilité
Une situation où les trois effets qui viennent d’être décrits brièvement s’exerceraient de façon relativement intense pourrait sans doute contribuer à l’émergence d’une configuration bipartite très inégalitaire, avec un pôle de gauche, vraisemblablement isolé et divisé, et une méga-fusion instable entre les deux autres pôles, sur le base d’un néolibéralisme à tendance nationaliste et anti-immigration, qui peut devenir majoritaire en cas d’effondrement du « bloc central ».
Divers résultats électoraux lors des élections municipales de 2026 accréditent l’existence latente de ce « méga-effet », qui se traduit concrètement par des reports de voix nouveaux entre la droite et l’extrême-droite et par des comportements d’alliance nouveaux. Sa présence à l’échelle européenne, et internationale, avec divers réseaux intellectuels, contribue à le nourrir. Enfin, il prend appui sur les convergences entre fractions du patronat et acteurs d’extrême-droite qui se sont multipliées depuis de nombreux mois8.
Le cas d’un éventuel deuxième tour Le Pen-Mélenchon symbolise aujourd’hui cette situation de re-bipolarisation possible. L’une des possibilités d’évolution du système tripartite est donc un basculement vers un nouveau bipartisme très asymétrique, entre l’alliance de la droite et de l’extrême-droite d’une part, la gauche radicale d’autre part. Peu probable, ce dernier processus suppose sans doute une intensification de la dynamique de crise politique et économique et dépend d’autres processus plus structurels, dotés d’une plus forte inertie et moins directement déterminés par les actions et réactions des acteurs politico-médiatiques.
Il faut bien avoir conscience que plusieurs autres dynamiques normatives contemporaines, de nature globale, peuvent favoriser la survenue d’un grand balancier : l’intensification de la crise écologique, illustrée par les incendies dans le Sud-Ouest, qui engendre un repli sur les intérêts économiques qu’elle menace (agro-industrie, tourisme, IA) et a pu donner lieu à des discours paradoxaux faisant de l’écologie politique la source des problèmes ; le déclin accéléré de l’Occident à l’échelle globale, tant sur le plan économique que politico-militaire, qui peut engendrer des tentations nouvelles en cas d’accélération, que ce soit au Moyen-Orient, en Ukraine ou en Asie de l’est ; la poursuite régulière de la révolution des normes de genre et des normes sexuelles qui entraîne un phénomène de backlash planétaire favorisant les discours réactionnaires de toutes sortes ; la radicalisation du rejet néolibéral de l’impôt et de la solidarité manifestant la fuite en avant anti-étatique des super-riches dans un contexte d’intensification des luttes de classes. Ces quatre processus normatifs structurels mériteraient chacun un examen spécifique ; cela fera l’objet d’un prochain texte.
- On s’appuie ici sur une approche de sociologie du langage, attentive aux processus socio-discursifs à l’œuvre dans une configuration politique déterminée (sociologie processuelle au sens de Norbert Elias) : celle-ci constitue un système complexe, présentant des éléments structurels de stabilité ou d’inertie liés à l’équilibre des forces qui s’établit à un moment déterminé, et des logiques de transformation de natures diverses qu’il s’agit de représenter de façon adéquate. La difficulté est donc d’identifier parmi les mouvements en cours ceux qui sont susceptibles de modifier la configuration établie – i.e. : l’équilibre des forces. L’analyse présentée, appuyée sur de nombreuses données d’observation qualitative, vise à proposer un modèle processuel, qui pourra être testé et affiné à l’aide de données quantitatives sous diverses formes. Ce texte s’inscrit dans le cadre d’un travail préparatoire à une recherche collective sur l’opérationnalisation de la sociologie processuelle, en étroite collaboration avec Marc Joly. [↩]
- Voir Marc Joly, Christian Savestre, En finir avec le déni, Paris, Anamosa, 2026 ; https://www.acrimed.org/Affiche-antisemite-de-LFI-matrice-d-un-delire [↩]
- Cf. l’entretien de Michel Barnier en juillet dans La Tribune-Dimanche : https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/politique/22507222158647/michel-barnier-ex-premier-ministre-novembre-est-le-bon-moment-pour-un-rassemblement et la prise de position de François Bayrou en faveur d’une primaire du « bloc central » : https://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/francois-bayrou-au-figaro-tous-ceux-qui-rejettent-les-extremes-doivent-accepter-d-organiser-une-competition-entre-les-candidats-potentiels-20260809 [↩]
- La mobilisation en cours des pompiers illustre la permanence d’une forme de conflictualité larvée et multiforme, qui ne demande qu’à s’exprimer plus ouvertement si les circonstances s’y prêtent. [↩]
- Patrick Buisson, La cause du peuple, Paris, Perrin, 2016. [↩]
- Michel Feher, « Comment « l’arc républicain » pave la voie de Marine Le Pen au pouvoir », Libération, 5 août 2026 : l’arc républicain qui semble émerger irait d’E. Macron à E. Zemmour… [↩]
- Sur l’importance des cadrages discursifs pour imposer un thème et une perspective, voir George Lakoff, La guerre des mots ou comment contrer le discours des conservateurs, Paris, Les Petits Matins, 2026 (1ère édition en anglais, 2015). [↩]
- Johann Chapoutot, Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Paris, Gallimard, 2025. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Frédéric Lebaron (22 août 2026). Après l’été meurtrier. Sur quelques dynamiques conjoncturelles de campagne. Le carnet de Savoir/Agir. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ojo
