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Pas un·e mort·e de plus à l’Université !

Appel à mobilisation générale à la suite du suicide professionnel de Marie Desbois

Le texte a été écrit par un collectif ad-hoc, « Nous ne voulons plus mourir à l’université », créé à la suite du suicide professionnel de notre collègue Marie Desbois[1].

Marie Desbois était une chercheuse et une enseignante, mère de deux enfants et racisée[2], qui s’est fortement engagée pour dénoncer les recrutements toujours plus faméliques et inégalitaires dans l’Enseignement supérieur et la recherche (ESR) et pour soutenir les personnes en détresse dans le milieu universitaire. Son geste, qu’elle lie directement à ses conditions de travail dans l’ESR, est la matérialisation concrète de politiques de mise à sac de l’Université depuis 20 ans[3].

Avant son décès, Marie Debois parlait des nombreux mails qu’elle avait reçu lui partageant des cas de collègues précaires, dans des situations analogues d’intense détresse, ayant fait des tentatives de suicide, y ayant pensé ou ayant été hospitalisées après des épisodes de dépression sévère. Car son cas est loin d’être isolé. Bien trop nombreuses sont les personnes dont les souffrances découlent directement des insécurités psychologiques et matérielles des contrats précaires[4], des violences professionnelles multiples, des (non)recrutement, de la course aux publications et aux contrats, des injonctions contradictoires permanentes, etc. Comment l’engagement sacrificiel qu’exige et valorise ce monde professionnel pourrait-il ne pas mener précisément à cela ?

Les suicides au travail sont un cri d’alarme révélateur d’un nouveau stade de l’effondrement du service public de l’enseignement supérieur[5], que l’on retrouve dans d’autres secteurs publics fracassés par les politiques néo-libérales, de France télécom hier à l’hôpital ou encore à la SNCF aujourd’hui[6]. La fermeture et le non-renouvellement de postes doublés de réformes managériales violentes produisent partout les mêmes effets : la souffrance des travailleur·euses les moins privilégiées. Casser le service public, c’est casser celles et ceux qui le font exister.

L’Université est violemment prise pour cible et les plus précaires ne peuvent y faire face seul·es. Le temps n’est plus aux tribunes sans lendemain, aux assises, aux pétitions ni aux enquêtes au long cours ; de multiples outils politiques existent pour se battre contre ces attaques, et ceux-ci se doivent d’être à la hauteur de l’urgence. Nous interpellons avant tout les collègues fonctionnaires titulaires car, si iels sont également pleinement touché·es par ces mêmes politiques, iels jouissent de la protection de leur statut pour se mobiliser.

L’urgence est immense et nous renouvelons notre appel : sortez des bureaux, organisons-nous, exigeons des conditions de travail décentes, de celles qui ne tuent pas nos collègues.

 

Le texte reproduit ci-dessous a été écrit par le collectif au début du mois de juin 2026[7].

* * * * *

C’est avec une immense tristesse et une aussi grande colère que nous prenons connaissance du suicide de Marie Desbois. Nous pensons évidemment à elle, à sa famille, ses ami·es, ses collègues.

Précaires de l’ESR, cette nouvelle nous est absolument insupportable, et ce à tant d’égards.

N’en doutez pas : c’est avec rage que nous écrivons ces lignes, tant ce qui est arrivé est aussi injuste que prévisible. Les collectifs de précaires de l’ESR alertent depuis des décennies sur la précarité de nos métiers, dans des formes multiples qui n’ont jamais trouvé grâce aux yeux des tutelles ministérielles, des administrations universitaires, mais aussi des collègues titulaires pour qui l’article en cours est toujours plus important que la moindre mobilisation visant à défendre les collègues non-titulaires.

La vérité est affreuse à voir : ces refus d’entendre, de soutenir, de se mobiliser, sans parler des répressions contre les quelques fragiles mobilisations, sont la trame de nos « conditions de travail ». Ces conditions de travail n’offrent aucun avenir, aucun espoir, aucune perspective au-delà de quelques mois de contrat ici et là dont il faudrait en plus se réjouir. Les mobilisations passées, presque toujours portées par des précaires, auraient dû alerter et empêcher ce type de passage à l’acte. Elles ont pourtant été le plus souvent ignorées et réprimées dans bien des cas. Et pourtant, voilà où nous mènent les politiques néolibérales dénoncées, celles qui nous isolent et nous mettent en compétition, au sein d’universités maltraitantes, et dans lesquelles la plupart des titulaires forment désormais une classe d’encadrement.

Le cas de Marie n’est pas un cas isolé. Elle est la moins invisible de tous·tes les invisibles qui souffrent en silence, s’épuisent en silence, font des dépressions en silence, pensent à mourir en silence, et se tuent en silence. Mais ce silence est aussi celui du refus de voir, du refus d’agir, de l’immobilisme complice, qui est celui de toute la profession.

Alors, que fait-on ? Pour quoi faire ? Avec qui ? Et contre qui ?  

Sans prétendre parler au nom de tous les collectifs, il nous semble que les non-titulaires ont mené leur part de la lutte, et que la logique des mobilisations locales isolées montre ses limites. Les thèses sans financement, les déménagements forcés, les vies dans des trains, les vacations payées sous le SMIC (même lorsque les administrations sont trainées devant les tribunaux), le RSA, les droits au chômage qui réduisent chaque année un peu plus, les violences racistes, sexistes et classistes de ce monde professionnel à l’agonie ont empêché nos mobilisations d’aboutir à autre chose que des signaux d’alarme ignorés dans le plus grand des silences gênés de la profession.

Nous refusons que le départ de Marie se fasse dans ce même silence. Nous appelons l’ensemble de la profession à arrêter le travail, à sortir des bureaux, à cesser les heures supplémentaires, à ne plus siéger dans aucune commission de tri d’étudiant·es et de collègues. Convoquez des AG dans chaque faculté, emparez-vous des congrès de l’été, refusez que « la science » serve encore une fois à étouffer la mort de nos collègues. Contactez la presse, mobilisez les collègues, insultez des ministres si vous le voulez, mais refusez d’être des bon·nes soldat·es des politiques qui nous tuent. « On meurt dans mon université et je me refuse à choisir dans quels départements seront les prochains morts », disait il y a six mois une présidence d’université[8]. On y est. Refusez, vous aussi. Protégez-nous, soyez solidaires. La réflexivité n’est pas qu’un exercice académique, et il est temps d’ouvrir les yeux sur les positions qui sont les vôtres. Faites du bruit : vous avez la chance d’avoir un statut qui ne vous tue pas, et qui vous protège.

« Après nous, le déluge » : cette attitude ne peut plus durer, et il est temps de se rendre compte que le déluge inonde déjà vos propres maisons. En refusant de défendre les conditions de travail des précaires, ce sont vos conditions de travail que vous mettez en cause. Combien de postes de titulaires et de non-titulaires faudra-t-il qu’on refuse encore à votre section ? Combien de milliers de candidatures d’étudiant·es vous faudra-t-il encore examiner ? Combien de vos collègues allez-vous regarder faire des burn-out ? Combien de statistiques de sous-encadrement ou de baisse drastique des budgets vous faudra-t-il encore gérer ? Combien de fois comptez-vous encore « souligner la très grande qualité des dossiers reçus » ? Quand allez-vous arrêter de faire tourner la machine qui nous écrase tous·tes ?

Il manque des centaines de postes, partout en France. À très court terme, nous appelons à se mobiliser concrètement, partout et tout le temps, pour l’organisation d’une campagne massive de recrutements MCF et ATER dès septembre.

À nouveau, toutes nos pensées vont à Marie, à sa famille et à ses proches.

Le Collectif Nous ne voulons plus mourir à l’université.

*****

Si vous-même, un·e collègue, un·e ami·e, un·e proche, ou quelqu’un·e que vous ne connaissez pas, vous fait part du fait qu’iel pense de temps en temps ou plus souvent à mettre fin à ses jours, les ressources ci-dessous peuvent vous être utiles :

  • Le Groupement d’études et de prévention du suicide(GEPS) propose des ressources et des formations qui peuvent être utiles. Il s’agit de formations permettant d’intervenir, mais aussi de mieux connaître les limites de son action (https://www.geps.fr/).
  • Pour le public étudiant, les encadrant∙es, responsables de département ou personnels enseignants, Nightline délivre des formations et un service d’écoute tous les soirs entre 21h00 et 2h00 (https://www.nightline.fr/).
  • Si vous ou une personne de votre milieu professionnel exprimez des idées suicidaires, vous pouvez appeler le 3114 (numéro national de prévention du suicide). Une grande liste de numéros SOS en fonction de la situation de la personne en souffrance est aussi disponible sur lesite Info Suicide (https://www.infosuicide.org/) ou le blog (https://blogdinfosuicide.blogspot.com/p/aide-ressources.html).
  • Les services de santé des étudiant·es et personnels de chaque établissement disposent d’informations et de coordonnées nécessaires à la gestion d’une situation de crise.

[1] Pour celleux qui souhaiteraient se mobiliser vous pouvez écrire à : mobdetresseesr@framagroupes.org

[2] Le racisme structurel à l’Université a notamment donné lieu à une journée d’étude « Racisme dans l’ESR : trajectoires et expériences » ayant débouché sur un numéro spécial de Marronnages accessible à ce lien : https://marronnages.org/index.php/revue/issue/view/5.

[3] À ce sujet, voir également : Dominique Glaymann (dir.), Enseignants-chercheurs : un grand corps malade, Éditions du Bord de l’eau, 2025.

[4] La précarisation des statuts des personnels de l’Université publique a été largement documentée par les enquêtes du bureau de l’ANCMSP. Ces dernières années ont été marquées par l’accroissement massif du recours aux contrats de vacation, un statut initialement pensé pour la rémunération d’interventions ponctuelles de « professionnel·les » dans le cadre des formations universitaires mais désormais largement détourné pour l’embauche de personnels enseignants et administratifs. Outre le fait qu’iels soient rémunéré·es sous le salaire minimum légal, les vacataires voient le plus souvent leurs droits minimaux bafoués : absence de paiement à la fin du mois et parfois de l’année (!), non-remboursement des frais de transports, etc. Iels n’ont par ailleurs aucune garantie quant à la reconduction de leur contrat et peinent à le faire reconnaître auprès de Pôle Emploi/France Travail, auprès de qui ces situations sont illisibles et donnent lieu à des situations administratives aux conséquences désastreuses – et ce tout particulièrement depuis la dernière réforme du chômage. À ce sujet, voir le rapport du bureau de l’ANCMSP les conditions de travail des vacataires (2020) : https://ancmsp.com/2021/01/23/rapport-sur-les-conditions-demploi-des-vacataires/.

[5] La massification du recours aux vacations n’est par ailleurs qu’un des phénomènes par lesquels le service public de l’Université est progressivement détruit. Les contrats stables et tout particulièrement les postes de fonctionnaire sont progressivement remplacés par des contrats plus courts, sans garantie de réemploi, soumis parfois à des indicateurs de « performance » universitaires (nombre de publications, etc.). Ainsi par exemple, le gel des postes de maître·sses de conférences est concomitant à la multiplication des poste de maître·sses de conférences contractuel·les, effectuant le même travail mais avec un salaire moindre et sans aucune garantie de reconduction d’une année sur l’autre. Même les contrats historiquement précaires, comme les contrats d’Attaché·es temporaires d’enseignement et de recherche (ATER) qui financent depuis vingt ans les fins de thèse, toujours plus longues que les contrats doctoraux, censés les soutenir, sont aujourd’hui précarisés : des contrats de 11 mois et parfois de 6 mois de plus en plus nombreux, la réduction des postes à mi-temps, des salaires qui n’augmentent pas, etc.

[6] Voir par exemple : « Face à la “vague de suicides” à la SNCF, ces cheminots veulent “briser l’omerta” », Reporterre, 5 juin 2026 ; mais aussi : « SNCF : 13 suicides en 6 mois, hausse des accidents du travail et des arrêts maladie… Les raisons de la grève du 10 juin », L’Humanité, 8 juin 2026.

[7] Pour celleux qui souhaiteraient se mobiliser vous pouvez écrire à : mobdetresseesr@framagroupes.org

[8] Voir ici la lettre ouverte d’Anne Fraisse, Présidente de l’Université Montpellier-Paul Valéry, à l’adresse du Président de la république : https://www.univ-montp3.fr/fr/communiques/lettre-ouverte-danne-fra%C3%AFsse-pr%C3%A9sidente-de-luniversit%C3%A9-de-montpellier-paul.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Savoir/Agir (1 septembre 2026). Pas un·e mort·e de plus à l’Université ! Le carnet de Savoir/Agir. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16po6


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